Pénurie d'eau en Tunisie: Quelle stratégie?

Par Mr.Saber Dahi, 
(Secrétaire Général de l'Association Œconomie et co-fondateur du groupe d'action et réflexion Forces de la Tunisie Libre.)
 
Par tradition, les réformes stratégiques entreprises par tous nos gouvernements se réduisent bien souvent à des colloques, symposiums et autres tables rondes pour finir en couronnement par des feuilles de route et des campagnes de sensibilisation. La campagne nationale pour la rationalisation de l'usage de l'eau lancée par le ministère de l'Agriculture le 27 mars 2017 s'inscrit dans ce rituel qui a l'avantage de vanter les mérites du gouvernement pour si peu d'efforts et de délester l'échec des stratégies préconisées sur le simple citoyen. Le Tunisien ordinaire à qui on impute implicitement par cette campagne tapageuse la responsabilité des pénuries d'eau par son usage irréfléchi de cette précieuse ressource.
Ainsi le ministère de l'Agriculture et des ressources hydrauliques (MARH), sans jamais avoir eu une véritable politique de l'eau, se désengage de toute responsabilité quant aux plus que prévisibles dysfonctionnements ou carrément ruptures en alimentation en eau durant le prochain été 2017; les niveaux de réserve d'eau dans les barrages étant actuellement plus alarmants qu'en 2016.
Laissant entendre que tout a été fait pour conjurer le spectre de la pénurie hydrique, il n'incombe désormais plus qu'au citoyen de respecter certaines règles de civilité. Mais à voir ce qui a été réellement entrepris dans ce sens par le MARH, on comprend que sa dernière ressource est le recours au pouvoir incantatoire de la prière de la pluie (Salat el Istisqâa).

Après le rude été 2016, il revenait au gouvernement de définir de manière réfléchie une nouvelle stratégie devant la croissante raréfaction des ressources en eau. La vulnérabilité du pays aux aléas climatiques, mise à nu par la récurrence du niveau critique des barrages, devait trouver une solution à la hauteur de la gravité de la situation en alignant des mesures exceptionnelles aussi bien à court terme qu'à long terme sans toutefois plonger dans les solutions de panique. Car la situation n'est pas nouvelle.
En effet, la Tunisie, avec une disponibilité en eau de 460 mètres cube par habitant et par an (m3/hab/an), était et reste toujours l'un des pays les plus pauvres de la planète quant aux ressources hydriques. À considérer que le pays le moins nanti dans le Sahel africain, l'Erythrée, dispose de 1680 m3/h/an et le Maroc, pays comparable qui dispose de 970 m3/hab/an, on saisit l'envergure de cette problématique de l'eau et les risques auxquels s'expose un pays qui affronte cette situation sans visibilité.
Dire visibilité c'est agir en termes stratégiques. Même si on arrivait à capter et stocker sans pertes la totalité des ressources renouvelables en eau réelles, de 4.6 milliards de m3 par an, la Tunisie resterait toujours sous pénurie hydrique. En effet, on admet qu'un pays est touché par le stress hydrique quand la disponibilité en eau par an et par habitant est inférieure à 1.700 m3. En dessous de 1.000 m3/hab/an, on parle de pénurie d'eau.
Dès lors, il est évident que la tendance vers la production de 5 milliards de m3 d'eau additionnelle par des méthodes non conventionnelles pour dépasser ce seuil de pénurie relève de l'utopie technique et de la mégalomanie financière. La seule alternative stratégique demeure par conséquent l'indexation de la demande aux ressources disponibles, soit une stratégie nationale d'économie et de rationalisation de l'utilisation de l'eau.
Sauf que le MARH réduit la politique de l'économie drastique de la ressource à cette pathétique campagne et reprend à son compte la politique de la grenouille qui se veut aussi grosse que le bœuf par le recours tous azimuts à coups de millions de dinars aux nouvelles ressources non conventionnelles. Notamment, le dessalement de l'eau de mer et des eaux saumâtres et le forage de nouveaux puits dans des nappes déjà grevées par un taux d'exploitation de 120%.
Le scandale de la station de dessalement de l'eau de mer de Djerba, qui devrait être fonctionnelle en juin 2017 et qui actuellement n'en est qu'à 3% d'avancement des travaux, est très révélateur de cette démarche de la grenouille au maigre pécule qui convoite ces nouvelles technologies complexes et onéreuses. Quand même le montage de ce fiasco technico-économique remonte à l'ère Ben Ali, le MARH persiste et signe avec l'intention d'acquérir à crédit 40 unités mobiles de dessalement de l'eau avec un coût de 200 millions de dinars et la construction d'une nouvelle unité de dessalement à Gabes (Zarat). Ces deux derniers projets constituent par ailleurs toute la réponse au défi du changement climatique qui risque de faire de la Tunisie un pays sinistré à l'horizon 2030.
Pour la stratégie de l'économie d'eau, les fonds alloués se réduisent caricaturalement aux frais de déplacement des vulgarisateurs des ministères et aux frais de publicité légale de cette fameuse campagne. Personne ne voit ou n'entend voir l'énorme potentiel orienté vers l'économie des ressources à court et long terme et encore moins n'envisage d'investir sérieusement dans ce filon maitrisable techniquement et financièrement. L'establishment au pouvoir préfère au contraire donner de la confiture aux cochons.
Pourtant, un vaste champ d'action à moindres coûts est ouvert si on s'oriente prioritairement vers la compression de la demande en eau d'autant plus qu'une grande partie de cette demande est une demande fictive facilement résorbable qui correspond à une mauvaise gestion ou tout simplement un gaspillage. Ne serait-ce qu'avec la réfection et l'entretien du réseau de distribution et d'adduction d'eau potable de la SONEDE, en plus d'investir dans des infrastructures vitales durables, les économies d'eau réalisables seraient plus que substantielles.
En effet, en 2015, sur 580,9 millions de m3 d'eau distribués par la SONEDE, seulement 434,8 millions de m3 ont été effectivement consommés. Les 146 millions de m3 (25%) ont tout simplement "fuité". Si on considère encore le volume global produit, soit 646,5 millions de m3, le chiffre des pertes s'élève incroyablement à 211,7 millions de m3 (33%). De quoi remplir en eau potable à la fois les barrages de Bni M'tir, Kasseb et Joumine!
En ramenant le rendement du réseau à 10% de fuites, ce qui représente le quotient de référence dans de nombreux pays, on réalise une économie de 150 millions de mètres cube d'eau potable traitée dont la production coûte aussi à l'Etat près de 150 millions de dinars (MD).
Comparativement, pour obtenir ce volume avec les techniques de dessalement choyées par le gouvernement, il faudrait 8 unités similaires à la station de Djerba (50.000 m3/jour) avec un coût de 140 MD par station, soit, 1.120 MD rien que pour compenser l'eau perdue dans le réseau passoire de la SONEDE.
Si, en dépit de ses 6500 agents qui gèrent un réseau d'à peine 50.000 kilomètres, la SONEDE arrive à dilapider ces quantités phénoménales, que dire des réseaux d'irrigation délabrés confiés à des groupements de développement agricole sans moyens dans un secteur agricole qui mobilise à lui seul 83% des ressources en eau.
En 2014, la consommation en eau pour le secteur irrigué a atteint 2.080 millions de m3 pour une superficie globale de 420.000 hectares (ha), soit un ratio de 5.000 m3/ha. Au Maroc, pour la période annuelle de référence, les 1.400.000 ha de périmètres irrigués ont consommé 3.800 millions de m3 représentant un ratio de 2.700 m3/ha. Même si on devrait considérer les différences de niveaux de productivité, nature des cultures et conditions géo climatiques, on ne peut que constater un écart qui va quasiment du simple au double pour deux pays qui ont la même problématique de pénurie d'eau et le même niveau de technicité agricole.
Ici donc on ne parle plus d'équiper les ministères de chasses d'eau économes mais bel et bien d'un potentiel de plus d'un milliard de mètres cube d'eau. On parle d'un volume d'eau mobilisable deux fois égal à la capacité du plus grand barrage de Tunisie (Sidi Salem, 550 millions de m3). Un gisement qui est malheureusement ignoré par un gouvernement qui préfère produire de l'eau dessalée pour un coût de 1600 millimes le m3, la faire transiter par le réseau poreux de la SONEDE pour enfin revendre le reliquat à l'usager pour 475 millimes.
Les arguments du MARH pour que le fer de lance de la politique de l'eau ne soit pas la réhabilitation de l'infrastructure hydrique du pays mais l'apport de nouvelles ruineuses sources non conventionnelles se réduisent à des questions d'urgence. On l'a vu avec la station de dessalement de Djerba, ce projet qui a été mis sur la table depuis 2006 en est arrivé en 2017 à 3% d'avancement des travaux. D'un autre côté, ces prétendues mesures d'urgence dont le gouvernement se gave depuis 2016 à quoi ont-elles abouti concrètement? Le stock d'eau dans les barrages est au 5 avril 2017 de 1.077,820 million de m3 alors que la moyenne des 3 dernières années à la même date était 1.521,340 millions de m3. Un déficit qui s'aggrave de 500 millions de m3 à mesure que le MARH progresse dans sa feuille de "déroute".
Le comble dans ces mesures d'urgence c'est l'acquisition pour 200 MD d'unités mobiles de dessalement de l'eau - une sorte d'ambulances de l'eau- qui stationneront près des rivages en attente d'une urgence hydrique. On peut parcourir toutes les expériences des pays ayant recours à cette technique de dessalement par osmose inverse sans trouver trace d'unités mobiles. Tout simplement, parce que les unités fixes même de dimensions modestes sont plus économiques et plus adaptées. Tout au plus, ce concept mobile est retenu pour les urgences humanitaires.
Le MARH investit préférentiellement et démesurément dans des solutions de panique à l'issue douteuse alors que le barrage de Oued El Moula (Tabarka), d'une capacité de 27 millions de m3 est hors service depuis son achèvement 2011 parce qu'il n'y a pas de fonds pour corriger ses défauts de structure. On cherche ailleurs lorsque 350 forages d'eau creusés à Kallat Senan par les particuliers attendent toujours, faute de financement public, l'électrification en courant triphasé qui permettrait le décollage agricole de cette Délégation qui n'existe que sur la carte.
On peut multiplier les exemples, comme le forage existant à Segui M'dhilla (Gafsa) d'un débit de 7.000 m3/jour resté sans équipements depuis les années 90. Mais la question reste une question de stratégie dont l'un des principes est de ne pas éparpiller les moyens pour concentrer la force de frappe sur la clef de voûte du problème qui dans le cas de la Tunisie demeure le délabrement des infrastructures.
Certes, le recours aux sources non conventionnelles, le dessalement de l'eau de mer ou la réutilisation des eaux usées, sont viables là où les solutions évidentes sont épuisées. Les campagnes de sensibilisation apporteraient aussi une aide appréciable. Mais depuis les temps les plus reculés, les Tunisiens ont toujours mené une guerre d'usure contre la sécheresse et la pénurie d'eau par les techniques maitrisables et l'entretien des infrastructures. Cette stratégie qui a permis au pays de conserver sa vocation agricole contre vents et marées est aujourd'hui supplantée par une blitzkrieg, les mesures d'urgences, qui sans moyens adéquats et sans connaissance du terrain ne mènera nulle part sinon à une défaite dans une unique bataille de l'eau.
 
source : http://www.huffpostmaghreb.com/saber-dahi-/penurie-deau-quelle-strat_b_1...